Daniel Dreifuss (Maurice de Mauriac) : Un homme à part

Daniel Dreifuss est un homme qui, lorsque vous lui parlez horlogerie, vous parle à peu près de tout….sauf d’horlogerie. Caprice de star, snobisme ? Tout au contraire. Daniel Dreifuss est un amoureux de la vie, un éternel insatisfait doublé d’un bourreau de travail, qui se réjouit tout autant de travailler 12 à 16 heures par jour qu’il s’agace des violations de brevets dont il fait régulièrement l’objet. Car sa marque Maurice de Mauriac attire nombre de convoitises, et avant tout celles de ses clients. Ou plutôt, de ses partenaires. Car pour acquérir une de Mauriac, il faut s’engager, se confier, et partager l’intimité créatrice de leur concepteur. Daniel Dreifuss, en perpétuelle remise en cause, nous avoue être en constant apprentissage… de la part de ses propres clients !
Nous l’avons soumis à une série de mots, de concepts, sur lesquels cet infatigable esthète s’est laissé libre cours…avec parfois une liberté de parole rafraîchissante ! Une véritable leçon de philosophie horlogère.
Patience ?
Patience active, je dirais. Il ne faut jamais rester passif, s’endormir. Il faut constamment travailler, car nous sommes dans un métier où il peut parfois se passer 8 ans entre l’idée d’une montre, et sa réalisation effective. Par le passé j’ai travaillé dans le secteur bancaire, qui est à l’opposé de la haute horlogerie. C’est un monde où tout va très vite, où des fortunes peuvent se créer et se perdre en quelques minutes. L’horlogerie est à l’inverse un métier d’extrême patience, c’est même la clé du succès. Il ne faut pas oublier que Breguet a conçu ses plus belles pièces à 60 ans. L’énergie et la patience sont autant indispensables qu’indissociables. Avec parfois une part de chance, certes, mais qui n’est pas du hasard ! Il faut savoir activer la chance, par exemple par le biais de ses rencontres. Et chaque jour doit être l’occasion d’un nouvel apprentissage, ou d’une nouvelle rencontre.

Innovation ?
C’est cet apprentissage permanent qui est la clé de l’innovation, de nouvelles idées. Mais attention, je ne m’intéresse pas à l’ingénierie pure, pour ce qu’elle est, mais à la qualité irréprochable de l’ensemble. Pour moi, la qualité absolue d’un bracelet en crocodile est infiniment supérieure à la qualité d’un éphémère cigare, ou d’une voiture. C’est un accessoire très près du corps… et du cœur.
A ce titre, de nombreuses marques s’affichent en publicité, ou sur des sites, qui finissent par créer un fossé entre l’imaginaire, le fantasme marketing, et la réalité. C’est pour cela que mon magasin est primordial, pour moi. J’entretiens une relation personnelle avec mes clients, ils m’apportent des cadeaux. Je collectionne des objets, j’emmagasine des énergies, des connaissances, que je partage ensuite avec ma famille, et plus particulièrement mes enfants. C’est l’université, chez moi ! Tous les jours, on apprend quelque chose !
Clients ?
Mes clients me stimulent. Beaucoup ont meilleur goût que moi ! Je suis un penseur de couleur, j’essaie de multiples combinaisons, et chaque montre reflète un progrès quotidien. Ce sont mes meilleures cartes de visite. D’ailleurs je ne fais presque plus de salons, encore moins de ventes privées. Je produis 300 à 400 pièces par an, et mes ventes progressent parce que l’on en parle.
Made in China ?
Mais la Chine est déjà présente ! Comment voulez-vous que des manufactures minimalistes comme celles que l’on trouve en Suisse, avec quelques dizaines d’employés, produisent des milliers de pièces vendues à travers le monde ? Les chinois sont déjà des sous-traitants très présents. La globalisation est totale. La Suisse s’est déjà fortement limitée au simple assemblage. C’est une situation proche de la maroquinerie.

Nouveaux médias et web 2.0 ?
C’est une aide à la vente, un laboratoire d’idées…pour les marques qui n’ont rien à perdre. C’est aussi réservé à certains budgets. Pour moi, ce n’est pas ma priorité d’investissements. Mais je rencontre des clients de haut vol, qui me créent des opportunités. Ce sont mes meilleurs ambassadeurs, par leur poste, mais aussi par leur vie privée et sociale, qui finit terme par ouvrir des portes. Il faut rester patient.
Se presser, c’est se perdre.
Personnalisation ?
Je fais des petites séries, pas vraiment de la personnalisation. Si un client me donne une bonne idée, il peut avoir la montre n°001, mais je ne donne pas, a priori, d’exclusivité. Je suis sur une niche.
Influence ?
L’influence est une forme de copie. Pour moi, les antiquaires à Londres, par exemple, sont une influence importante. Dans mon atelier, je révise également des montres, et cela stimule mon travail. Je travaille beaucoup à l’aide des trois sens primordiaux pour moi, que sont le toucher, la vue et l’odorat. J’écoute aussi beaucoup de musique, du classique, du folk, Dylan, Cohen. Et en matière d’influence et de liberté de création, Karl Lagarfeld est un exemple. C’est un vrai créateur, à la pensée libre. Il ne s’ennuie jamais, innove en permanence, et centre tout son intérêt sur l’avenir.
Crise ?
La crise ? Je l’ai toujours eue ! Je dois toujours être en mouvement, réfléchir. Il y a aujourd’hui trop de montres, trop de marques. Mais la crise touche surtout la masse, les aéroports, les duty-free. Moi je suis sur une niche, et je dois produire une qualité exemplaire tous les jours. Et je ne manque pas de travail !
Avenir ?
Déjà, l’important, c’est de survivre chaque année ! Il faut y aller étape par étape. J’aimerai tout d’abord disposer d’un représentant dans chaque pays d’Europe. L’horlogerie est un business où la création de valeur se récolte véritablement très tard, à 60 ou 70 ans. Alors oui, je suis encore là pour quelques années ! Pas nécessairement à Zurich, peut-être à Hong-Kong, ou à New-York. L’horlogerie est peut-être le seul métier où des sociétés fondées il y a 230 ans sont toujours rentables ! C’est tout un symbole, et d’ailleurs la montre est souvent l’âme de celui qui est mort.
Le sentiment, en horlogerie, est quelque chose de très important.
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