Un homme, une entreprise : Christophe Claret

TWL : Joyeux anniversaire, M. Claret !
CC : Merci ! 20 ans d’existence, que nous avons fêté avec la Dual Tow. Mais nous n’en sommes pas arrivés ici en un seul jour. Après les 10 premières années où nous étions une petite entreprise, nous avons passé les cinq années suivantes, de 2000 à 2005, à construire la marque et a constituer nos réserves financières. Ensuite, de 2005 jusqu’à présent, ce fut l’ère du développement, avec notamment de gros investissements dans notre outil de production. Nous étions 35 en 2005. Nous sommes à présent 105.
TWL :Comment se porte la manufacture, aujourd’hui ?
CC : Bien ! Nous avons 18 clients permanents pour lesquels nous produisons des mouvements tout au long de l’année. Nous en avons perdu quelques un durant la crise, mais je suis assez confiant sur le fait que de nouveaux clients se présenteront assez rapidement.
Pour nos clients actuels, nous tavaillons simultanément sur 40 mouvements différents. Dans le même temps, nous créons 5 nouveaux mouvements par an – notre record fut une fois de créer 8 nouveaux mouvements dans la même année ! Actuellement notre production est de 400 unités par an, pour un chiffre d’affaires de l’ordre de 20 millions CHF en 2009.
TWL :Combien de mouvements ont vu le jour chez vous jusqu’à présent ?
CC : Environ 64.
TWL : Comment sont-ils nés ?
CC : Nous avons un département Design / R&D qui comporte une dizaine de personnes (lorsque la moyenne du secteur pour une entreprise de cette taille est de 3 à 4 personnes, NDLR). Je suis d’abord horloger avant d’être manager, je suis donc très impliqué dans tout le processus de création.
Jusqu’en 2009, nous produisions des mouvements sur commande de nos clients. Mais depuis cette année, nous créons nos propres mouvements, sans commande particulière. Nous les présentons ensuite à nos clients, qui les découvrent alors une fois au stade de la finition. Nous avons actuellement 5 mouvements en cours d’élaboration, 2 à 3 seront présentés à nos clients, le reste réservé à notre propre production.

Jean Dunand Shabaka by Christophe Claret © Christope Claret SA
TWL : C’est un pari sur l’avenir. Avez-vous la garantie que vos clients achèteront ces nouveaux mouvements sans en avoir vu les plans auparavant ?
CC : Non, aucune garantie. Mais cela fait plus de 20 ans que je fais ce métier, et je travaille simultanément pour plus de 18 clients de la marque Christophe Claret ; j’ai donc une idée assez précise de la direction dans laquelle évolue le marché…!
TWL : A propos du marché, comment analysez-vous la crise, ou la sortie de crise ?
CC : Nous n’en sommes pas encore sortis, mais nous sommes sur la bonne voie. Pour la traverser, certaines entreprises se sont repliées sur leurs modèles phares. D’autres ont réduit leur production. En ce qui me concerne, j’ai mis l’accent sur l’outil de production. Ce sera un élément déterminant lorsque nous serons sortis de crise. Par un jeu d’ajustement du marché, des fournisseurs vont probablement disparaître, et lorsqu’il va falloir de nouveau fournir des mouvements aux clients, seules les entreprises capables de répondre très rapidement pourront tirer leur épingle du jeu – en somme, celles qui ont déjà l’outil de production intégré chez elles.
De surcroît, disposer de notre propre appareil de production nous garantit notre indépendance.
TWL : Vous êtes très impliqué dans la gestion de l’appareil de production.
CC : Totalement. C’est déterminant pour l’entreprise. Nous avons passé des mois, des années à mettre au point nos propres machines, notamment pour la découpe de matériaux comme l’or ou le titane. C’est un long travail de co-développement avec des entreprises comme BC Technologies ou Biwi.

© Christope Claret SA
TWL : Au final, les machines sont donc brevetées Christophe Claret ?
CC : Non, ou seulement sur les quelques innovations clés développées spécifiquement pour nos propres besoins. Mais ce n’est pas dans l’intérêt du marché de breveter l’innovation.
TWL : Mais avec cette ouverture à vos concurrents, vous leur permettez d’acquérir les machines qui les placeront au même niveau d’exécution que vous, non ?
CC : Vous savez, quand nos concurrents les achètent, c’est déjà une bonne chose pour l’entreprise qui les fabrique, et donc pour le marché en général. C’est notre manière de voir les choses.
De plus, vous savez, quand ils achètent ces machines que nous avons co-développées, cela signifie qu’elles sont déjà en production chez nous depuis des mois ou des années ! Je sais que des entreprises comme Rolex, Patek Philippe, ou Greubel Forsey en ont acheté. Rolex en a acquis 30, Greubel Forsey, une. C’est une chose d’acquérir du matériel de si haute précision, c’en est une autre que de savoir le faire fonctionner !
TWL : Votre objectif est-il de parvenir à 100% de maitrise d’ouvrage dans la réalisation du produit ?
CC : Non, 80-85% est un ratio satisfaisant. Il faut laisser les fournisseurs stratégiques vivre. C’est important pour le marché qu’ils perdurent. Ce n’est pas dans notre propre intérêt d’être totalement intégrés. C’est une question d’éthique que de continuer à commander sur le long terme à des fournisseurs fidèles et compétents.

© Christope Claret SA
TWL : Votre entreprise croît très rapidement. Certains observateurs estiment que les universités peuvent former environ 50 horlogers de haut vol par an, alors que le marché en requiert environ 10 fois plus. Comment résolvez-vous cette équation ?
CC : Nous avons établis des passerelles avec les universités du monde entier. Nous sommes très actifs sur ce sujet. Nous envoyons nos propres experts à travers le monde, pour nous présenter, pour recruter des stagiaires. Parfois, ils reviennent même avec un ou deux employés en plus !
TWL : L’indépendance est primordiale, pour vous ?
CC : Oui. Nous réalisons 80% de notre production chez nous. Je suis le seul actionnaire de Christophe Claret SA. Je ne me repose sur aucune banque, je n’ai le soutien d’aucun fonds. Je gère l’entreprise sur ses fonds propres uniquement. L’entreprise traverse la crise avec ses propres réserves.
TWL : Qui sont de quel ordre…?
CC : Nous avons environ deux ans d’autonomie devant nous. Mais j’espère que nous n’aurons pas à les utiliser !
TWL : Quelle est votre analyse à ce sujet ?
CC : J’ai beaucoup appris de la crise de 1998. En ce qui concerne la crise actuelle, j’entrevois une embellie d’ici deux ans. A l’horizon 2015, nous devrions avoir retrouvé le niveau du marché de 2006-2007.
TWL : Ne pensez-vous pas que l’émergence de l’Asie puisse bousculer ces prévisions ?
CC : Il y a deux Asie pour nous. La première est l’Asie cliente. Les millionnaires chinois sont de plus en plus nombreux, c’est un fait – et même si pour nous, petite entreprise, c’est un marché difficile à pénétrer.
La seconde, c’est l’Asie concurrente. Oui, la Chine a présenté récemment ses premiers tourbillons, mais je ne suis pas vraiment inquiet (sourire entendu…). Le tourbillon est leur première complication, et la plus haut-de-gamme. Chez Christophe Claret, c’est la base commune de tous nos modèles…
Indépendamment de cela, n’oublions pas que les Etats-Unis, une fois sortis de la crise, seront de retour sur le marché du luxe, avec le potentiel que cela peut représenter. Et à la fois Christophe Claret SA et la Dual Tow sont déjà présents sur place.
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